a vie à un fil - Témoignages d'Haïti

A cet instant fragile où la vie vient au monde, où un enfant quitte le cocon chaud du ventre de sa mère, un geste peut tout changer, faire basculer un heureux événement en une triste nouvelle.
Joane Kerez et sa petite Wadneica, née le 20 janvier dernier à même le sol.
Wadneica ne mesurera peut être jamais la chance qu’elle a eu d’ouvrir les yeux le 20 janvier sur la place Saint Pierre, à même le sol, posée sur des cartons d’emballage usagés. Il est 9h du matin quand Joane Kerez, donne le jour à 20 ans à son premier enfant sous une bâche en tissu avec pour seul accompagnement sa mère à ses côtés. Autour les gens s’affairent, des curieux s’entassent autour du petit espace d’à peine 2m2 laissant difficilement la jeune femme enceinte respirer : « Il y avait des gens autour qui me regardaient. J’aurai aimé être ailleurs, dans un endroit plus propre et sans tous ces regards posés sur mon corps » dit‐elle avec pudeur. Pas moins de 6000 personnes « (sur) vivent » sur cette place bondée où chaque parcelle est occupée par des sinistrés du tremblement de terre. Les enfants jouent au milieu des déchets, se lavent dans les caniveaux, les femmes cuisinent dans des odeurs pestilentielles puisque tous urinent en plein campement faute de sanitaires. La mère de Joane coupera le cordon ombilical avec une lame de rasoir non désinfectée et pour toute eau celle d’un réservoir que CARE a installé la veille. 5000 litres d’eau approvisionnés au gré des besoins. « Heureusement que CARE a installé la citerne, sinon j’aurai du prendre l’eau qui sort du tuyau au bout de la rue ». Pas de savon, pas de serviette propre, pas de désinfectant, pas de médecin, encore moins un équipement médical minimum en cas de complication. Aucune femme occidentale ne pourrait imaginer un seul instant accoucher dans de telles conditions !
Et pourtant l’accouchement de Joane n’a rien d’extraordinaire, depuis le 13 janvier, des centaines d’autres femmes haïtiennes sont contraintes de donner la vie à côté des poubelles dans les rues de Port‐au‐Prince. Pour améliorer les conditions de vie des sans‐ abris, CARE démarre une action de distribution de brouettes, pelles et balais qui permettront de déblayer les ordures. « Evacuer les poubelles est le minimum pour limiter les risques de maladies » explique Franck Géneus, le responsable santé de CARE à Port‐au‐Prince. « Nous allons former un réseau de volontaires au sein des habitants de la place pour transmettre des messages de sensibilisation à l’hygiène. Nous pouvons limiter considérablement les risques en informant et partageant des gestes élémentaires ».
L’enfant de Saluka Francia, né il y a un mois, a vu le jour dans un hôpital. Mais depuis que sa famille a dû s’installer sur ce campement, sa santé s’est détériorée : « Il a mal au ventre, a des diarrhées et a attrapé la grippe » m’explique sa mère. Je regarde le nourrisson anormalement petit et ne peux que m’inquiéter de ce visage déjà marqué au regard trouble et maladif. L’enfant grimace et son apparence trahit une santé vacillante. Lorsque je demande à la mère s’il a vu un médecin, s’il est soigné, je me doute de sa réponse : non. Viergemène Jean qui entame son 8ème mois de grossesse n’a pas vu de médecin depuis début décembre alors qu’elle se plaint de fatigue. « Je me sens fatiguée, le jour j’ai trop chaud, la nuit j’ai froid parce que nous n’avons rien pour nous couvrir et je suis découragée ».
Il y a de quoi, comme Joane elle ne sait pas comment elle va accoucher et ça l’inquiète.
« Les hôpitaux sont détruits, il y a beaucoup de blessés, je sais qu’il n’y a pas de la place pour tout le monde ». Alors que l’arrivée d’un enfant devrait être une source de joie, c’est pour ces femmes un moment d’inquiétude et de peur.

Marie‐Michel Blanc ne sait pas que son enfant qui va naître dans 15 jours, se présente par le siège.
A côté d’elle son amie Marie‐Michel Blanc à 32 ans en est à son 3ème enfant. On pourrait l’imaginer plus confiante puisqu’elle elle a déjà donné la vie. Son inquiétude n’en est pas moins grande. Et pour cause, son deuxième accouchement s’est mal passé et elle a dû subir une césarienne. Et Marie‐Michel sait bien qu’elle n’aura pas cette possibilité si des complications venaient perturber le travail. « J’ai mal au ventre et je sens que ce n’est pas normal, je ne sais pas ce qui se passe » dit‐elle inquiète. Je ne suis pas médecin… mais je suis une femme. Alors je pose mes mains sur son ventre, je touche le ballon tiède derrière lequel grandit l’enfant. Je comprends rapidement que l’enfant qui doit naître dans moins de 15 jours se présente par le siège. Que faire ? L’inquiéter alors que je sais qu’aucun médecin ne pourra l’aider ? Je l’invite à trouver sur le campement une sage femme, je lui dis qu’il y a des femmes qui savent, qui peuvent l’accompagner et peut‐ être remettre le bébé en place. Peut‐être…
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Publié le 23 janvier 2010